22 octobre 2015 – Arrêter



J’ai appris tout à l’heure que Belfort ne voulait pas de Eclatés, mon dernier documentaire. C’était le dernier bon festival qui l’avait rejeté. Mon dernier projet, trois ans de travail, pour rien, pour une jolie projection à Aurillac, mais sinon rien – aucune subvention, aucune série de projection, très peu de spectateurs, nous n’avions fait que perdre notre temps, toute l’équipe, Triptyque Films et moi. Tant d’énergie, un résultat qui me plaît et qui je crois plaît, et... rien.
Quand de ces mauvaises nouvelles me frappent, échec de subvention, festival échoué, lettres d’éditeurs, refus divers, pendant une ou plusieurs journées je ressens cette envie de tout arrêter. De dire merde à l’art, de reconnaître que je ne vaux pas le coup, que je n’ai pas le niveau, que je ne comprends pas comment et quoi faire. Cette tentation, je le sais, est insidieusement facile. Se ranger, ne plus se promettre de grand destin. Cela serait agréable, si doux ! Ne plus croire qu’on tarde, qu’il est trop tard, qu’on va rater sa vie, parce qu’il n’y aurait plus rien à rater. Se dire qu'on a déjà raté. Se réinsérer quelque part, suivre un patron, des commanditaires, oublier... Ne plus faire l’effort de la pensée, l’arrachement de l’art, des énergies jetées tout seul dans sa chambre. Se passer de ces espoirs construits comme des ponts jetés sur du vide : sur son propre vide, pour le combler et l’explorer à la fois, et qui la plupart du temps retombent dans le vide au lieu de tomber dans la vie. Ce serait si doux ! Une vie de travail simple, de jeux vidéos, de voyages et de femmes. Une vie sans l’angoisse du film d’après, de la page d’après, du «cela se fera-t-il ? Arriverai-je à savoir ce que je veux, et suite à le réal-iser ? »
Alors, dans ces moments de doute radical, la vision des œuvres douces me fait du bien : un beau livre, une comédie élégante (ce soir, c’était Blake Edwards), me redonnent foi en tout ça, me rappellent ce que je suis venu chercher, faire, construire, et que rien d’autre ne pourrait m’apporter, en tout cas pas à long terme.
Je me sens comme ces prêtres doutant de leur foi, ne sachant s’ils sont dans l’erreur ou dans le bon chemin, qui errent dans le désert de la quête intime. Un cardinal m’avait un soir dit que le doute, c’était ce qui constituait le véritable croyant. J'ai toujours trouvé ça beau et un peu trop catholique : douter, c'est souffrir, donc le meilleur croyant est celui qui souffre le plus, sans laisser tomber. Peut-être est-ce plutôt la définition du croyant têtu, idiot. 

Novembre 2015 - Au carrefour des souvenirs


Dimanche soir j’étais avec L, place Sainte-Catherine. Cela me rappelait une soirée où, avec E, nous nous étions embrassés, quelques semaines plus tôt. Le lendemain, j’avais un date Tinder avec D au Viavia, à côté de la place Sainte-Catherine où, une poignée d’heures plus tôt, je flirtais avec L. Et quand j'ai raccompagné D. qui habite sur cette même place, nous nous sommes embrassés à quelques mètres de l’endroit précis où je me tenais la veille avec une autre femme… 
Les souvenirs, ici, ne se croisent pas. Ils collisionnent. Il y a finalement si peu de lieux différents, de bars, de places où les jeunes gens vont…
Je me demande si des gens, ici, parviennent à maintenir une relation extra-conjugale sans se faire attraper.
A Paris, à Lyon, beaucoup d’endroits sont pour moi chargés de souvenirs. Mais des lieux, il y en a tant que, lorsqu’on y revient et qu’on y croise de la mémoire, du temps a déjà passé qui a creusé de la place pour des nouveaux souvenirs. On a pu faire la paix avec sa mémoire, les gens qui nous y accompagnaient ont déménagé ou bien changé – parfois on ne les fréquente même plus. Quand je suis allé avec E. à la Butte aux Cailles, les soirées que j’y avais passées avec Lardon me paraissaient dater d’une autre éternité, venir d’une réalité parallèle. A Bruxelles, c’est tous les jours, tous les mois, que je foule un endroit bien connu, bien repérable.
Comment ça se passe de vivre longtemps ici ? Est-ce qu’on y fait sa maison, en meublant la ville de la juxtaposition de tous ses souvenirs ? Est-ce qu’on y étouffe sous le boisseau chargé du passé, du présent passé et du présent-présent ?
Croiser les mêmes gens, les mêmes souvenirs, je ne sais pas si ça me cadrera, me calmera, me connectera au temps passé ; ou me dégoûtera, m’insupportera, m’enfermera. Pour l’instant, cela me plaît pas mal. J’ai l’impression de marcher au présent dans ma propre mémoire.

22 janvier 2016 - Angoisse semi-rêvée


Au moment de me coucher, si épuisé que j’en avais les yeux qui me brûlaient, j'ai été réveillé par une angoisse. Je commençais à sombrer dans le dodo, avec les pensées et dialogues intérieurs incohérents qui le précèdent. Je m’entends soudain dire à un ami, dans un genre de demi-rêve : « On n’a qu’à lui faire vivre un moment à notre âge, à 24 ans, il verra bien ce que ça fait » et soudain une autre voix intérieure, impérieuse, qui me secoue et me réveille : « Non Charles tu n’as pas 24 ans, mais 29 ! ».
Voilà tout mon problème : une part de moi se refuse à grandir et à avoir grandi, se refuse à  vieillir et à avoir déjà vieilli ; se croit encore, pour toujours, dans cet âge un peu béni des études, ces dernières années où l’on n’était pas encore tout à fait libre. Je me souviens, à l’époque j’adorais cet état, je savais que c’était un moment qui allait passer, un âge d’or qui allait se terminer. Pourquoi cela devrait terminer ? C’est je crois la question de toute ma génération.
L’angoisse naît du fait que cet insouciant de 24 ans qui prend le pouvoir, qui se dit qu’on a le temps, qu’on peut se branler encore une fois, se promener, lire un bon livre plutôt qu’écrire et créer, cet insouciant est parfois rappelé à la Réalité par un homme de 29 ans qui lui rappelle que le temps passe terriblement vite, cruellement vite, et dans un sens seulement, et que le bout de tout ça, c’est la mort. Et que dans mon esprit, j’ai 5 ans de retard sur ce travail vers la fin.