13/10/16 - Un creux, des pleins

Peu le temps, peu l’esprit, peu l’énergie d’écrire ici. Surtout, peu l’ennui. Il y a ces six projets qui m’occupent depuis la rentrée, dans lesquels trébuche et s’engouffre le temps. Je sais que d’autres projets m’occupent, mais je peine à m’en souvenir : d’autres projets de longs, de séries, d’un livre depuis un an délaissé… Je découvre, avec plus de surprise que de peur ou de colère, qu’il y a une limite à la créativité : non la limite basse que j’ai déjà connue, quand la vie éloigne de la création, et qu’elle l’assèche, soleil ardent, à coups d’amis, de rendez-vous, de soirées, ou de travaux sans poésie ; mais celle, haute, qu’on remarque quand on a trop de ces projets, de ces idées qui, dans un premier temps, avaient plutôt excité que diminué la créativité.
Je n’ai plus d’idées. La sensation est très différente de celle de n’avoir plus d’inspiration. L’inspiration, ce souffle de la sensibilité, est là, et fonctionne à plein : pour le montage, pour les B., pour RC. Mais à la fin de la journée, fluide précieux que je découvre limité, ma créativité est usée, utilisée. Toute bue. Je ne peux plus l’idée supplémentaire : tout l’espace est pris, empli, dans ma tête, par cinq ou six projets, dont un (Les Croyantes) qui écrase beaucoup les autres de son poids, qui a même tendance à gonfler et prendre le moindre espace disponible, le moindre excédent de ma créativité.
[Une jeune femme, étrange, un peu laide, vient de m’interrompre pour me dire que me voir écrire, chose rare dans le métro, l’apaisait énormément. Je suis touché par ça, ne sait d’ailleurs si c’est de la séduction. Elle s’excuse « d’avoir pris le risque de passer pour une folle. ». Elle a eu raison de le prendre, c’est un beau risque. Mais ce silence bizarre qui a suivi, où je croyais qu’elle voulait ajouter quelque chose, et me sentais obligé de faire la discussion, et n’osais revenir à mon carnet, c’est peut-être là que j'ai commencé à trouver  qu’elle était, effectivement, folle.]
Et malgré tout, dans les rares interstices de pensée, de souffle mental, que cette période daigne me laisser (interstices entre le travail, la fréquentation des gens, de S., de ma mère, de ma monteuse, et les moments de relâchement, de jeu, de fête, que je recherche frénétiquement à chaque ouverture), dans ces rares moments d’entre-moi, je me souviens que j’ai été amoureux de T. Il n’y a que ça au fond de mon cœur : un souvenir. Ni un visage, ni une peau, ni une odeur, ni une voix, ni un dialogue : seulement la connaissance que quelqu’un a été aimé par moi et m'a, à sa manière désordonnée, aimé. De la même façon on rentre chez soi, on voit des traces de pas, de boue peut-être, parfois moins même : un objet qui a été déplacé, ou qui a disparu, un couvert sale qui a été laissé sur le rebord d’une assiette recouverte de miettes, un verre tâché de petits filaments d’orange séchée ou même : un verre propre qui sèche au bord de l’évier ; on ne sait pas qui, pourquoi, comment, mais on sait que quelqu’un est passé là, et même si l’on voit bien que rien ne manque, et que pas grand-chose n’a été cassé, cette présence passée et cette absence présente sont difficilement tolérables. On ne peut cesser d’y penser.
Mon ventre, mon cœur, sont comme ces albums photo dans lesquels la présence obstinée d’une ex, sur la plupart des clichés, empêche de l’oublier tout à fait quand on les consulte. Je regarde mon ventre, mon cœur, et j’y croise partout l’idée, le nom, de T., et me dire, me noter, comme cette présence est inutile, hors-sujet et hors-objet, ne m’avance à rien du tout, ne m’aide pas à ne pas me laisser gagner par ce froid. Au contraire. Remarquer qu’il caille n’aide pas à se sentir plus au chaud.

Alors, travailler !

17/03/2017 - La douleur

A. ne comprenait pas quand je lui disais que, face son visage, je me sentais parfois mal. Que sa beauté me poignardait l’âme. Pour elle, pourtant esthète au plus haut point, la beauté n’est pas ce trop, cet excédent qui déborde le cœur. Pour moi, il l’est. Est-ce masculin, est-ce simplement moi ? J'ai dû lui figurer cette image canonique, des hommes qui voient passer une belle femme dans la rue et se serrent la poitrine, se serrent le cœur, retiennent leur souffle, puis poussent un soupir de soulagement lorsqu’enfin elle a disparu au coin de la rue. Tout s’arrête, dans l’esprit, dans le corps, dans ce regard suspendu, comme au cours d’un bond désespéré pour atteindre l’autre rive. L'image est drôle, la réalité pas toujours agréable.  Cela ne ressemble pas à du plaisir.
Quand je fais l'effort de regarder A., la joie monte puis, parallèle à elle, soudain quelque chose décolle et s'envole, rattrape et dépasse la joie. Ce n’est pas de la tristesse mais un excès. Ce qui arrive est trop fort. On en voudrait facilement à la femme, au chaton, au bébé qui nous fait cet effet. Quand on ne peut atteindre l'objet du désir et trouver, du corps et de la bouche même qui nous ont piqué si vivement, la consolation attendue, c’est affreux. Dans le cas contraire, un mélange de joie et de douleur qui ressemble à l’amour, mais un amour restreint aux sens. La douleur ne disparaît pas car, malgré les plaisirs qui l’adoucissent, l’objet dont la beauté nous domine, nous écrase même, est toujours royalement là, inchangé.
Les yeux d’A. jamais ne perdent leur force.
Souterrainement, inconsciemment, je voudrais pouvoir éteindre cette lumière qui me brûle la rétine, ou plutôt la faire mienne, l’ingérer, l’apaiser en l’intégrant à moi. Ainsi tous ces amants qui veulent « dévorer » l’autre, ou ces pères qui, plus saturniens qu’ils ne veulent l’admettre, s’écrient « ô toi je vais te manger ! ». C’est un cri du cœur qu’il faut prendre au pied de la lettre. C’est le fameux drame, dont j’écrivais ailleurs, en ces pages, qu’il était magnifique et salutaire : je ne peux pas te manger, je ne peux pas me fondre dans ton être, me couler dans ta beauté comme je le voudrais. Tout désir est un désir d’absorption, et tout amour est la nostalgie de ce repas impossible, de cette communion impensable. On sent bien que le sexe en est le mime à petite échelle, à peine une agréable parodie. On voudrait tout de l'autre, mais on ne peut qu’emmêler des petites portions de toi et de moi, qui s’ingèrent l’une l’autre - et c’est pourtant, déjà, tellement puissant.
Il y a cet écrasement, quand je regarde A., quand je la regarde de tous mes yeux, par exemple quand elle est occupée d'autre chose, quand elle regarde l'écran de cinéma, ou bien que soudain c'est elle qui me fixe avec calme. Un écrasement qui est pour moi l’occasion d’un bond. De l’immédiat de sa beauté, faite de ses traits humains concrets, arrangés concrètement par le hasard des gênes pour produire toute cette beauté, de toute cette chair terrestre immanente j’ai l’impression de pouvoir me faire un marche-pied jusqu’au ciel, jusqu'à un ailleurs qui n'a rien à voir avec toute cette matière. On s'en doute, tout changement de dimension, tout accès au sublime, est terrible.


D’où peut-être : la douleur.

La fête de l'ACID - Cannes, Mai 2013

Je n’avais pas très envie d’y aller, à cette fête. A l’entrée, R. et V. me préviennent : « il n’y a plus que du jus de banane et du vin rouge ». Je goûte peu le vin rouge de ce genre de soirées, et après deux heures de film indien, dans le froid nocturne, en plein milieu de ce combat sans espoir entre la fatigue et moi, avec le stress de devoir rameuter K. et A., partis à une autre soirée, et moi et Ar. et An., qui ont insisté pour cette soirée, le jus de banane je le vomis déjà.
La soirée semble ratée. Il y a trop de monde. Je croise M. : dans son état naturel elle est déjà abrutie, mais ce soir elle semble avoir fumé trois joints coup sur coup. Elle semble me reconnaître comme à travers une vitre dépolie, et il est évident que depuis son univers alenti le monde, et moi y compris, doit se mouvoir avec trop de vivacité. Je devrais dire « tant mieux », mais elle me touche, cette fille, au-delà des vannes dont je recouvre son absence lorsque je suis avec d'autres. D’être snobé, boudé, à peine reconnu, ne fait qu’accroître ma solitude.
Je ne sais plus où est A, je la fuis et la recherche. Elle me regarde tellement que je cherche à la voir sans être vu. Je cherche à la regarder enfin, à trouver ce point de vue de mateur, de séducteur, que je n’ai jamais vraiment eu, ou quelques minutes seulement à notre rencontre, et qui a depuis été annihilé par le sien, par sa posture de carnassière. Je veux passer de proie à prédateur, la séduire enfin, activement. C’est trop tard : son regard est déjà vaincu, elle rit à toutes mes plaisanteries, et trop tôt. L'enjeu est sur un autre terrain, sexuel. C’est elle qui contrôle tout, depuis que le premier soir elle a surpassé cette crainte que je ne revienne pas, que je regrette. 
Je ne l’ai d’abord pas trouvée, puis elle était serviable, voulait toujours aller me chercher du Champagne, des verres de vin, des invitations pour faire entrer K et As. Ça me donne envie de partir. Mais à l'arrivée de K., le miracle se forme petit à petit. Je connais tous ceux qui m’entourent – tous critiques, cinéphiles, jeunes cinéastes à peine endimanchés, ensemble comme à une soirée entre potes. La musique est célèbre, nous dansons dans le léger froid. Il fait trop frais pour ne pas danser, assez chaud pour n’être pas accablé de sueur. Il y a suffisamment de place pour constituer un cercle imparfait qui permet de voir d’un mouvement de tête tous ceux que j’aime, et ils y étaient presque tous ce soir-l). Petit paradis où se retrouvent des amis, des colocataires, des collègues, des connaissances, sans un mot, se regardant danser avec de petits sourires.

KG souriait, aux anges, Ar. aussi. Ma place était juste, j’étais bien, pas trop excité, conscient des autres, de moi, de la fraîcheur de l'air entre nous qui nous ramenait au ciel au-dessus, aux étoiles, qui nous connectait au reste du monde indolent. C’était l'un de ces rares moments où je me suis senti faire-partie, où j'ai eu le sentiment « d'habiter » le monde, comme disent certains philosophes. Une prise de conscience délicate et brutale à la fois, qui transforme le mouvement alentour en un ralenti de film. Ces gens autour de moi dans cette ronde somme toute calme, au-delà de laquelle je voyais d’autres (Vernay, Leblanc) que j’aimais aussi en les connaissant moins, semblaient l’image du monde entier autour de moi. Puis la musique s'arrêta.
En discutant plus tard avec un K. fin ivre, je vis que lui aussi avait ressenti cette vibration exceptionnelle, et qui n’a pas dû durer plus de 15 minutes. D'où vient ce plaisir qu'on a à comprendre qu'on n'était pas seul à ressentir ?