27/09/16 – Comme un marin

Je sors à peine d’un morceau d’émotion dont j’essaie de dégager la forme, les causes, la couleur.
Il y a eu d’un coup, allongé à côté de MS, tant de joie et un peu de peine, sur cette pelouse des nouvelles Halles, les yeux perdus dans le bleu faiblissant du ciel, le petit corps de MS blotti contre moi… Quoi et pourquoi ?
Après un café ensemble où je retrouvais, intact, après trois mois, ce plaisir de la voir, de lui parler, de la toucher, elle venait de m’apprendre qu’elle était enceinte. Et encore, trois mois plus tôt, comme D était présent, je n’avais pas pu approcher mon esprit autant que je voulais : elle m’était séparée par les conventions et le secret.
Enceinte. La joie d’abord, surtout pour elle. La fierté de la savoir bientôt maman, enceinte déjà. J’étais fier comme s’il était un peu de moi, cet enfant. On se sent toujours un peu le mari des femmes qu’on a aimées, et le père des enfants qu’elles ont eus avec d’autres – de là peut-être la jalousie des maris à l’égard des ex et des amants, même ceux qui n’auraient jamais pu être les pères.
Après m’avoir appris cette nouvelle, MS est devenue d’un coup très silencieuse. Peut-être avait-elle peur, peut-être regrettait-elle de m’avoir avoué ça, avant tout le monde, peut-être attendait-elle une autre réaction que ma joie fière. Elle voulait du silence, de la douceur. Alors nous nous sommes serrés l’un contre l’autre, allongés dans l’herbe. Il n’y avait rien à dire, rien à faire. Les Halles disparaissaient sous le ciel immense, et c’est toute la ville qui s’est peu à peu retirée comme une marée. Alors nous étions seuls, loin du temps. L’espace d’un moment qui ne durait rien et qui durera toujours, nous nous aimions. Sans baisers, sans déclarations. Tant de choses avaient disparu ou ne comptaient plus : son homme, mon éloignement à Bruxelles, notre différence d’âge. Je nous voyais tels que nous aurions pu être, naviguant seuls dans ce ciel bleu, qui était le sol de notre vie solipsiste et momentanée.
C’est là que la tristesse m'a rejoint. Je pensais à ces femmes aimées, qui étaient parties vivre l’aventure de leur existence, seules ou avec d’autres. Ces femmes, parfois encore aimées, parfois encore aimantes, qui avaient embarqué sur d’autres navires, me laissant seul sur le port, marin détaché, un peu par goût du rivage et de la vie des ports, un peu par hasard et malchance, marin sans mission, engagé sur quelques menus travaux, marin qui voit partir au loin les navires qu’il adore, sans (pouvoir) y embarquer. A et B, que j’ai choisi de laisser à leurs vies et à d’autres hommes plus engagés, MS et T qu’à un an de distance j’étais tout prêt à aimer et qui m’ont échappé. Et qui ont choisi la stabilité, le déjà-là – et j’ai beau en souffrir, je crois qu’elles ont eu raison. Je les comprends. Marin, trouveras-tu un navire ? Ta vie sera-t-elle celle d’un port mal famé mais plein d’aventures ?

La tristesse a laissé place à une joie épaisse, dont je ne voyais pas le fond, et dans laquelle une grande part tenait à l’odeur des cheveux de M et à la forme de son corps recroquevillé dans mes bras. J’étais apaisé. Je me disais : "on verra bien", je me disais "ça ira", mais vraiment pas comme une consolation — plutôt comme une authentique bonne nouvelle, comme si je me ressouvenais qu’il n’y avait rien à craindre de l’avenir tant qu’on lui disait oui ; et que le présent, le fabuleux présent exhalé des cheveux de M, de son petit ventre en train de gonfler, pouvait toujours m’être accordé par la grâce du temps, de la mémoire, et maintenant de l'écriture.

13/10/16 - Un creux, des pleins

Peu le temps, peu l’esprit, peu l’énergie d’écrire ici. Surtout, peu l’ennui. Il y a ces six projets qui m’occupent depuis la rentrée, dans lesquels trébuche et s’engouffre le temps. Je sais que d’autres projets m’occupent, mais je peine à m’en souvenir : d’autres projets de longs, de séries, d’un livre depuis un an délaissé… Je découvre, avec plus de surprise que de peur ou de colère, qu’il y a une limite à la créativité : non la limite basse que j’ai déjà connue, quand la vie éloigne de la création, et qu’elle l’assèche, soleil ardent, à coups d’amis, de rendez-vous, de soirées, ou de travaux sans poésie ; mais celle, haute, qu’on remarque quand on a trop de ces projets, de ces idées qui, dans un premier temps, avaient plutôt excité que diminué la créativité.
Je n’ai plus d’idées. La sensation est très différente de celle de n’avoir plus d’inspiration. L’inspiration, ce souffle de la sensibilité, est là, et fonctionne à plein : pour le montage, pour les B., pour RC. Mais à la fin de la journée, fluide précieux que je découvre limité, ma créativité est usée, utilisée. Toute bue. Je ne peux plus l’idée supplémentaire : tout l’espace est pris, empli, dans ma tête, par cinq ou six projets, dont un (Les Croyantes) qui écrase beaucoup les autres de son poids, qui a même tendance à gonfler et prendre le moindre espace disponible, le moindre excédent de ma créativité.
[Une jeune femme, étrange, un peu laide, vient de m’interrompre pour me dire que me voir écrire, chose rare dans le métro, l’apaisait énormément. Je suis touché par ça, ne sait d’ailleurs si c’est de la séduction. Elle s’excuse « d’avoir pris le risque de passer pour une folle. ». Elle a eu raison de le prendre, c’est un beau risque. Mais ce silence bizarre qui a suivi, où je croyais qu’elle voulait ajouter quelque chose, et me sentais obligé de faire la discussion, et n’osais revenir à mon carnet, c’est peut-être là que j'ai commencé à trouver  qu’elle était, effectivement, folle.]
Et malgré tout, dans les rares interstices de pensée, de souffle mental, que cette période daigne me laisser (interstices entre le travail, la fréquentation des gens, de S., de ma mère, de ma monteuse, et les moments de relâchement, de jeu, de fête, que je recherche frénétiquement à chaque ouverture), dans ces rares moments d’entre-moi, je me souviens que j’ai été amoureux de T. Il n’y a que ça au fond de mon cœur : un souvenir. Ni un visage, ni une peau, ni une odeur, ni une voix, ni un dialogue : seulement la connaissance que quelqu’un a été aimé par moi et m'a, à sa manière désordonnée, aimé. De la même façon on rentre chez soi, on voit des traces de pas, de boue peut-être, parfois moins même : un objet qui a été déplacé, ou qui a disparu, un couvert sale qui a été laissé sur le rebord d’une assiette recouverte de miettes, un verre tâché de petits filaments d’orange séchée ou même : un verre propre qui sèche au bord de l’évier ; on ne sait pas qui, pourquoi, comment, mais on sait que quelqu’un est passé là, et même si l’on voit bien que rien ne manque, et que pas grand-chose n’a été cassé, cette présence passée et cette absence présente sont difficilement tolérables. On ne peut cesser d’y penser.
Mon ventre, mon cœur, sont comme ces albums photo dans lesquels la présence obstinée d’une ex, sur la plupart des clichés, empêche de l’oublier tout à fait quand on les consulte. Je regarde mon ventre, mon cœur, et j’y croise partout l’idée, le nom, de T., et me dire, me noter, comme cette présence est inutile, hors-sujet et hors-objet, ne m’avance à rien du tout, ne m’aide pas à ne pas me laisser gagner par ce froid. Au contraire. Remarquer qu’il caille n’aide pas à se sentir plus au chaud.

Alors, travailler !

17/03/2017 - La douleur

A. ne comprenait pas quand je lui disais que, face son visage, je me sentais parfois mal. Que sa beauté me poignardait l’âme. Pour elle, pourtant esthète au plus haut point, la beauté n’est pas ce trop, cet excédent qui déborde le cœur. Pour moi, il l’est. Est-ce masculin, est-ce simplement moi ? J'ai dû lui figurer cette image canonique, des hommes qui voient passer une belle femme dans la rue et se serrent la poitrine, se serrent le cœur, retiennent leur souffle, puis poussent un soupir de soulagement lorsqu’enfin elle a disparu au coin de la rue. Tout s’arrête, dans l’esprit, dans le corps, dans ce regard suspendu, comme au cours d’un bond désespéré pour atteindre l’autre rive. L'image est drôle, la réalité pas toujours agréable.  Cela ne ressemble pas à du plaisir.
Quand je fais l'effort de regarder A., la joie monte puis, parallèle à elle, soudain quelque chose décolle et s'envole, rattrape et dépasse la joie. Ce n’est pas de la tristesse mais un excès. Ce qui arrive est trop fort. On en voudrait facilement à la femme, au chaton, au bébé qui nous fait cet effet. Quand on ne peut atteindre l'objet du désir et trouver, du corps et de la bouche même qui nous ont piqué si vivement, la consolation attendue, c’est affreux. Dans le cas contraire, un mélange de joie et de douleur qui ressemble à l’amour, mais un amour restreint aux sens. La douleur ne disparaît pas car, malgré les plaisirs qui l’adoucissent, l’objet dont la beauté nous domine, nous écrase même, est toujours royalement là, inchangé.
Les yeux d’A. jamais ne perdent leur force.
Souterrainement, inconsciemment, je voudrais pouvoir éteindre cette lumière qui me brûle la rétine, ou plutôt la faire mienne, l’ingérer, l’apaiser en l’intégrant à moi. Ainsi tous ces amants qui veulent « dévorer » l’autre, ou ces pères qui, plus saturniens qu’ils ne veulent l’admettre, s’écrient « ô toi je vais te manger ! ». C’est un cri du cœur qu’il faut prendre au pied de la lettre. C’est le fameux drame, dont j’écrivais ailleurs, en ces pages, qu’il était magnifique et salutaire : je ne peux pas te manger, je ne peux pas me fondre dans ton être, me couler dans ta beauté comme je le voudrais. Tout désir est un désir d’absorption, et tout amour est la nostalgie de ce repas impossible, de cette communion impensable. On sent bien que le sexe en est le mime à petite échelle, à peine une agréable parodie. On voudrait tout de l'autre, mais on ne peut qu’emmêler des petites portions de toi et de moi, qui s’ingèrent l’une l’autre - et c’est pourtant, déjà, tellement puissant.
Il y a cet écrasement, quand je regarde A., quand je la regarde de tous mes yeux, par exemple quand elle est occupée d'autre chose, quand elle regarde l'écran de cinéma, ou bien que soudain c'est elle qui me fixe avec calme. Un écrasement qui est pour moi l’occasion d’un bond. De l’immédiat de sa beauté, faite de ses traits humains concrets, arrangés concrètement par le hasard des gênes pour produire toute cette beauté, de toute cette chair terrestre immanente j’ai l’impression de pouvoir me faire un marche-pied jusqu’au ciel, jusqu'à un ailleurs qui n'a rien à voir avec toute cette matière. On s'en doute, tout changement de dimension, tout accès au sublime, est terrible.


D’où peut-être : la douleur.