30 mai 16 - A deux, malgré tout

Samedi dernier, un concert expérimental dans une église, un bain de son, en compagnie de D, de passage à Bruxelles. Nous ne sommes pas grand-chose l'un pour l'autre : des amants irréguliers pendant quelques semaines, puis aucune nouvelle pendant des mois. Mais elle passe, impromptue, et nous voilà au concert.

Dans l'obscurité profonde de l'église, nous nous prenons dans les bras. Le martèlement de vibrations sonores, épuisant et immense malgré les obligatoires boules Quiès, semble creuser le temps, l'effriter. Un suspens, dans lequel je me sens soudain extrêmement proche de D. Accroché à elle, par-delà le temps, par-delà notre histoire relativement anodine. Sans pouvoir nous parler, je sentais chez elle, à cet instant, la même angoisse fondamentale de la mort, celle qu'on se croit toujours un peu seul à porter. Inquiet, lucide, mais par sa présence apaisé. Le même sentiment exactement, en plus bref, qu’avec des femmes que j'avais profondément et longtemps aimées.

Et si je creuse cette impression, je remarque que je partage, avec certaines amantes suffisamment tendres [...] une telle joie du corps, de la chaleur, de la présence, que cela ressemble toujours, dans l’absolu d'un instant, au sentiment amoureux, ou en tout cas à ce qu'on appelle comme ça, et peut-être à tort. De la sécurité et de la tendresse et de l’apaisement moral, qui détend ensuite tout le corps. Quelque chose comme la chaleur transcendante qu’on recevait, enfant, des bras de la mère qui nous portait, qui nous serrait, qui nous disait plus ou moins muettement que la nuit allait bientôt s'achever, que ce n'était qu'un rêve et qu’on ne mourrait jamais. Tous ces mensonges auxquels bien sûr il devient impossible de croire en grandissant, mais dont je retrouve intacte la consolation, dans les replis chauds de la peau de l'autre.

7 juin 2016 - Concert de Julia Holter

Avant ça, à Botanique, il y avait une première partie. Julianna Barwick, musique qui ressemblait beaucoup à Holter, mais de plus basse intensité, plus triste, sans parole. M. a dit « de la musique de sirènes », avec mépris je crois. C’était ça mais c’était bien. Comme avec Holter plus tard, j’ai beau aimer aller seul en concert, j’étais content après tout d’avoir la présence de M. à mon côté, corps ténu et chaud pour lutter contre le froid des tristes mélopées. Cette combinaison de fraîcheur et de chaleur était parfaite, je me sentais paré contre les frissons de la musique et de la vie.

Dans la beauté de ces musiques, beauté des vitres inondées de buées de l’hiver, et comme souvent en concert, peut-être à cause de la station debout, un peu pénible, un peu fragile, à cause de l’attentisme un peu ennuyé, passif comme on l’est rarement, j’étais ramené sans arrêt à la fragilité de la vie, à sa fugacité piquante, puis de là au bonheur qui est si souvent à mes côtés, à la joie qui dans ces moments, comme dans tant d’autres, me fonde et m’écoule. Dans ses mailles, j’entrevoyais une peur : tant de joie, est-ce bien raisonnable ? Devrais-je et devrai-je un jour payer ma chance ? Devrais-je m’amender, par des dons et des cadeaux, de la joie qui m’est offerte ? ou la garder pour moi, comme un bien précieux et fragile, dissipé sitôt qu’il est acquis et remarqué ? Ou encore la partager, la souffler aux quatre vents comme un pissenlit.

Niché dans toute félicité : la peur de la perdre ou de l’oublier – non comme sa conséquence néfaste possible, non comme une pensée après-coup, mais plutôt comme le cœur secret et noir dont elle est faite. Aucune joie, aucune amour, aucune existence n’est possible sans l’espoir qu’elles continuent toujours et sans la certitude qu’elles vont disparaître.

12 juin 2016 - Cœur qui palpite

Hier soir, mon ami Raphaël est de passage à Bruxelles. Lui et moi nous incrustons à une soirée grâce à Clara. Partout, de ces belles femmes distantes comme on en voit souvent dans les fêtes d'artistes : on les admire mais on ne saurait quoi leur dire, ni comment les délivrer de leur morgue. On ne devine pas comment les faire sourire, ni les faire rire, et d'ailleurs si c'est même possible. Cela doit être épuisant, pour elles, de faire flotter ces bulles sérieuses autour de leur personne.
Aussi quand je vois cette jeune femme pétiller vers moi, me faire une blague de collégien, mon intérêt bondit un peu violemment : autant parce qu’elle est particulièrement belle, que parce que son âme toute blanche éclipsait celles, grises, des autres invités.
B., s'appelle-t-elle : facile de lui parler, de la faire rire sur des sujets atroces, d'unissonner avec elle. Facile de faire rouler ensemble les deux épaules de la séduction : celle qu’on subit et celle qu’on exerce. Je prends ses coordonnées plus vite qu'à l'accoutumée, nous parlons beaucoup mais devons nous séparer : mon ami et moi devons nous rendre à une autre soirée où je rejoins Marie. Elle, doit rester.
Aujourd’hui, j'ai traversé la journée avec anxiété. Mon cœur : battant. Stress. Va-t-elle m’écrire, me répondre, et puis vouloir me revoir ? Je sais très bien, et là se niche la folie, que je devrais m’en balancer : cette B. est certes très séduisante, mais enfin j’ai d’autres femmes dans la tête, et même deux que je fréquente dans deux villes différentes. Pourtant elles se retrouvent toutes soudain éclipsées, affadies, sous la lumière aveuglante de la blanche rencontre. Aveugle pour les autres femmes, mais aussi pour B. elle-même. Car peut-on jamais voir  la source qui nous éblouit ? Oui son visage est là, m'attend sur Facebook : j'ai peine à le reconnaître mais son caractère, sa personne, ont complètement disparu de mon esprit — si tant est qu’ils y soient jamais rentrés. Je ne pense qu’à nos retrouvailles, à cette étrange coïncidence qu’elle habite à côté, et qui pourtant ne facilitera jamais nos entrevues, à nos prochains échanges. Le reste paraît flou, étouffé dans la pénombre : mon esprit n'est tissé que de cette obsession dominicale, ce genre d'obsession qui prend toute la place d'un jour où justement, dégagé d'obligations et donc pouvant tout faire, cette liberté soudaine nous stupéfie et nous jette dans l'inutilité, dans l'inactivité d’une obsession minuscule et spiralée – minuscule parce qu'aucune interaction avec la femme attendue ne la développe et la grandit, spiralée parce qu’aucune de ses réponses ne viendra déjouer le petit manège banal des pensées, le circuit infernal et court qu’elles empruntent : m’a-t-elle répondu ? Non. Pourquoi ? Je ne sais. La reverrai-je ? Je ne sais. Que faire ? Attendre. Aurais-je dû écrire si vite ? Sûrement pas. Trop tard ? Oui. Que faire alors ? Penser à autre chose. (…une minute passe...) M’a-t-elle répondu ? Non.

Cette obsession ne dure et ne gâche, en général, qu’une ou deux journées. La valeur de la femme et les conditions de la rencontre n’y entrent pour à peu près rien.