15 juin 2015 - Phrases sans fin


Pourquoi mes phrases s’allongent-elles tant ? Pourquoi ai-je toujours échoué à produire naturellement de ces phrases courtes, des ces concepts compacts que tout le monde préfère lire ? Psychologiquement, je crois qu’il y a une passion du détail qui s’installe – du mot juste, de l’idée cadrée – c’est comme si j’étais terrifié à l’idée qu’on me comprenne mal ou de travers, au point de décrire, d’ajouter, de spécifier à coups d’adjectifs, de subordonnées, d’incises, de métaphores, de comparaisons, de rapprochements. Pour moi l’écriture n’a d’intérêt qu’à partir du moment où un ajout vient développer, préciser ou transformer l’idée ; où une métaphore tend un câble entre des mondes jusque-là isolés ; à partir du moment où les mots, comme des coups de ciseaux, sculptent le sens pour en faire surgir l’originale figure — comme ces tailles de masques africains que j’avais vus avec A. au musée Branly.
Je me rendais compte en écrivant ce matin que la phrase est pour moi la nécessité d’une tension, comme la mélodie en musique qui nous accroche tant qu’elle n’est pas résolue, et ce même à travers tout type de variations. Je ne peux pas écrire par petites phrases, car je ne sens pas, à l’oral comme à l’écrit, la tension qui fait passer de l’une à l’autre. Je sais que cette tension est épuisante à force, pour le lecteur : quiconque lit Proust  est heureux lorsque les phrases se raccourcissent soudain, ou épuisé lorsque des incises nous tiennent en haleine, pendant plusieurs lignes, d’une proposition principale qui reste irrésolue, d’un verbe ou d’un complément trop éloigné de son sujet. Mais lorsqu’on traverse cet épuisement, c’est une pente qui nous entraîne, de mot en mot comme un travelling sans fin de la pensée.

Juin 2015 - La Polonaise du métro


Je devais aller de Châtelet à Place d'Italie, ligne 7 du métro, pour retrouver E. Je suis plutôt à l'heure, pour une fois. Sur le quai, une très grande femme me jette un de ces regards indéfinissables, fixes et brefs, qui peuvent vouloir dire autant le mécontentement de tomber sur quelqu'un dont la tête dérange, que la surprise d'apercevoir quelqu'un qui nous plaît. Le plus souvent, un tel regard vient de ce que la pensée est occupée à d’autres sujets, à des songeries qui laissent s'accrocher les yeux un peu n'importe où, et pourquoi pas sur quelqu'un qui passait par là.

25 juin 2015 - Avant un rendez-vous


J'ai déjà écrit ici à quel point un "date", même à l'issue certaine, pouvait être angoissant. Mais avec la multiplication de ce genre de rendez-vous cette année, les inquiétudes morales ont fini par s'affaiblir sans que les tourments physiques n'aient perdu aucunement de leur puissance.

14 juillet 2015 - Faire des phrases

 Depuis au plus tard le début de la lecture de Proust, je me mets, en public, à faire les notations plus ou moins fines, psychologiques ou morales, que je ne me permettais avant que par écrit sous cette forme, et encore rarement à propos d'autres que moi, et avec des amis sous des formes laides, rapides, peu développées. 

26 juillet 2015 - L’Autre-ivre


A Madame Moustache, la boîte de Bruxelles où j’étais avec Julien et Bébert, puis en rentrant, ivre, dans la nuit, j’avais comme envie pressante de venir ici écrire quelque chose, en direct de l’ivresse, sur ce qu’est l’ivresse – parce que chaque heure, chaque jour qui nous éloigne d’elle nous fait oublier la condition si étrange, si paradoxale, qu’est l’ébriété.

14 août 2015 - Crédit Mut’


Peu de choses me font penser véritablement à A. Véritablement penser, c’est-à-dire avec un serrement de cœur, avec l’idée d’un amour perdu, d’une femme que je peux revoir mais certainement jamais retrouver telle que je l’ai connue – amoureuse, aimée, jeune.

19 juin 2018 – Le morceau de crumble



Je suis à une terrasse de café, et mes voisins en partant ont laissé un énorme et très appétissant morceau de crumble aux pommes. Je me suis déplacé pour me mettre à leur table, à la fois pour attraper une meilleure place au soleil, mais aussi, je dois l’avouer, Pour me rapprocher du gâteau et empêcher la serveuse de partir avec pour le jeter. D’un côté j’ai honte de désirer si fort ce gâteau qui me plaît, de l’autre je sais qu’il va finir à la poubelle alors je me dis que ça ne gênerait personne que je le mange.